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02/10/2008

Le choc, 20 ans

Je travaillais comme étudiante. Mois de juillet. Il fait toujours mauvais en Belgique. Pluie et grisaille, pour moi, le monde est encore plus gris, voire flou : mon oeil gauche déconne, ce n'est pas net. Je prends rendez-vous chez l'ophtalmologue. Je n'y suis jamais allée, mon passif de visites médicales n'ayant jamais été entaché par le moindre souci. Au téléphone, je décris mes "symptômes": vue floue, couleurs ternes, lumières pâles. "Je ne saurai vous recevoir que dans 3 mois, après mes vacances." Je passe celle-là et téléphone au prochain ophtalmologue qui est dans l'annuaire. Non pas que cela presse, car après mes examens, mon oeil manifeste sans doute les premiers signes d'une myopie quelconque. Délit de coquetterie, je devrai porter des lunettes!

La deuxième ophtalmologue (oui, la profession est assez féminine) écoute attentivement mes "petits" problèmes. "Venez demain, après votre travail." Tiens, elle semble soucieuse...

C'est un mardi. J'y vais à pieds, c'est à un quart d'heure de chez mes parents. Elle me reçoit et m'installe sur un tabouret. "Pouvez-vous lire les lettres sur l'écran?" Il est allumé. Le cache est sur l'oeil droit. "Où?"   "L'écran..."   "Je ne vois rien."   "Rien du tout?"   "Non, je ne vois même pas l'écran. Le mur est blanc." La doctoresse m'ôte le cache, passe rapidement à d'autres tests. Tous négatifs. Elle me fait essayer des lunettes. Aucune différence. Me fait regarder une mongolfière. Je la vois. D'un oeil seulement. La visite dure quelques dizaines de minutes, pas plus. Les examens sont raccourcis : ça ne sert à rien. Je "vois" cependant d'autres choses : son air de plus en plus grave, sa main fébrile qui écrit une lettre, ses doigts qui retirent la bande collante de l'enveloppe qu'elle scelle. "Tu dois passer d'autres examens, mais je n'ai pas les appareils prévus pour... Tu iras demain à l'hôpital et tu remettras cette lettre à ma consoeur. A 8 heures."   "Mais j'ai un job d'étudiante!"   "Ecoute, je pense que c'est plus grave qu'une myopie. Il faut voir ce que c'est, mais a priori, ce n'est pas ophtalmologique."

Je sors de chez elle. Et là, c'est la panique totale, je remonte la rue en pleurant, sans avoir conscience des larmes qui dévalent mes joues et s'écrasent sur mon tee-shirt. Je sais, je le sens. C'est grave. Je vais jusque chez ma soeur, elle habite plus près. J'appuie sur l'interphone pour lui dire que c'est moi, je bafouille. Elle ne comprend pas mais saisit déjà une certaine gravité, appelle ma mère.

Nous avons ouvert la lettre adressée à l'ophtalmologue de l'hôpital. Après tout, il s'agit de moi. Je lis des examens aux noms barbares, et des doutes aussi. Tumeur ophtalmique? névrite optique? Ce n'est sans doute pas d'ordre opthalmologique, mais plutôt neurologique. Je ne comprends pas tout, si ce n'est qu'un tournant s'est produit dans ma vie, elle ne sera plus comme avant.

Le lendemain, je passe d'abord des examens occulaires. Il n'y a rien. A ce niveau. Mais je ne distingue pas les couleurs et les lumières. On m'a prévu un autre examen, "Potentiels évoqués". On dirait un test psychotechnique pour un emploi. On me place des électrodes sur tout le corps, des aiguilles fines qu'on enfonce dans ma chaire. C'est à peine sensible, mais j'ai peur. Je panique, je ne m'attendais pas à ça. Je m'effondre, malaise vagual. L'infirmière me gronde, je m'en fiche. On me donne un calmant, et l'examen reprend. Ensuite,je rentre chez moi, en sachant que je devrai revenir le lendemain. Et rester là plusieurs jours.

Je vais acheter un pyjama, je n'ai que des robes de nuit informes je ne me préoccupe pas de ça d'ordinaire. Des pantoufles. Je prépare mon sac. IRM. Mes bras ne supportent déjà plus les piqûres et prises de sang, mes veines sont fines, des hématômes colorent ma peau. Je vois un docteur, ce sera le mien. Il est neurologue, et a le titre pompeux de professeur, l'hôpital est universitaire. Je lui fais confiance. Il me dit n'avoir pas encore tous les résultats, ne pas me donner de réponse maintenant, mais ce n'est pas une tumeur. C'est une inflammation neurologique. Je vais être sous perfusions de cortisone pendant 5 jours. On verra après.

Je reste 10 jours en tout, il n'y a pas d'amélioration. Quand je sors de là, mon père est venu me chercher. Je ressemble à une loque humaine, je ne sais plus marcher. Le traitement était lourd, j'ai gonflé du visage, j'ai perdu 8 kilos, je flotte dans mes vêtements. Nous allons chez le professeur-neurologue en chaise roulante. Il me parle mais j'entends à peine ses propos. Quelques mots par-ci, par-là, sclérose en plaques, bénigne, examens dans 3 mois, pas de traitement. Des questions? Non. Je lutte pour rester éveillée car je ne me sens pas bien. C'est la première fois que je sors de mon lit depuis 10 jours. Je ne comprends pas ce qu'il me dit et mon cerveau est embrumé. Nous retournons mon père et moi. Je suis assise à l'avant, le siège baissé car j'ai la nausée. A la radio, un journaliste parle d'un crash d'avion à Paris, les passagers sont tous morts. Quand j'arrive chez moi, je sors précipitemment de la voiture et cours jusqu'à ma chambre. Je passe devant mon petit frère et ma petite soeur qui attendent mon retour et vais m'effondrer sur mon lit. Mon père vient me voir, inquiet. Tu veux en parler? Laissez-moi seule.

Nous n'en parlons pas pendant 5 ans et demi. Jusqu'à ce que j'y sois obligée. Mais même si le sujet est banni au sein de ma famille, avec mon petit-ami, mes copines, tout le monde, il est là. Ma vie a changé.

 

23:05 Publié dans Rédaction | Lien permanent | Commentaires (2) | Tags : maladie